(traduction rapide)

Il y a deux ou trois mois, un ami uruguayen m'a donné un manifeste écrit en français, étonnamment intitulé Utopia, qu'un groupe de socialistes et écologistes « transversaux » français venait de publier. Comme à l'heure actuelle au PS de ce pays on s'épie en préparant un congrès assassin, je lui ai demandé s'il pensait possible la montée de ce petit personnage (personajito) socialiste par rapport aux autres et des alliances potentielles de celui-ci avec ceux qui étaient, il y a peu, son ennemi juré. « Ah, non - me répondit-il, nous ne présentons pas de candidats mas des idées. » Je me souviens de ses mots en considérant, de loin, la scénette argentine, peut-être plus émotive que la française, mais à laquelle elle n'a pas une grande chose à envier si on regarde bien.

(comparaison succincte des systèmes politiques argentins vs. français)

Sur la couverture du manifeste d'Utopia on peut lire : « Mais alors, dit Alice (celle des merveilles, évidemment), si le monde n'a aucun sens, qui nous empêche d'en inventer un ? ». Le texte, collectif, est écrit sous l'égide d'André Gorz, penseur et collaborateur de Sartre qui s'est suicidé l'année passée, à quatre-vingt et quelques années, avec sa conjointe Dorine, parce qu'aucun des deux ne voulait survivre à l'autre. Son testament politique, qui sert de prologue, est intitulé avec une grande simplicité : « La sortie du capitalisme a déjà commencé ». Bonne nouvelle mais pourquoi ? Parce que « l'économie réelle s'est transformée en un appendice des bulles financières ». Face à ce que lui et plusieurs d'autres définissent comme un « abîme » au bord du quel nous marchons (une autre image, fréquemment utilisée, est celle du système « qui se jette contre la paroi »), « il n'y a aucune amélioration à attendre - écrit Gorz juste avant son décès, si elle est jugée selon les critères habituels : il n'y aura plus de développement sous la forme de nouveaux emplois, de nouveaux salaires, de nouvelles sécurités, il n'y aura pas de nouvelle croissance dont les fruits pourraient être redistribués socialement et utilisés pour un programme de transformations sociales depuis l'intérieur du système, qui transcende les limites et la logique du capitalisme.

Les promesses et les programmes de retour à l'emploi à temps plein sont des mirages qui ont comme seule fonction maintenir l'imaginaire salarial et marchand, c'est à dire l'idée que le travail doit d'être nécessairement vendu à un employeur et les biens de subsistance achetés avec l'argent gagné ». Aujourd'hui l'impératif de survie porte un nom : décroissance. En accord avec ceci, les « utopiens » adeptes de l'alterdéveloppement disent : « Les trois premières aliénations de nos sociétés développées sont le dogme de la croissance, de la consommation et le caractère central de la valeur-travail ».

Le manifeste, qui sera publié, nous l'attendons, en castillan, est une mine d'idées fraîches. Parmi elles j'en ai choisi deux qui m'inspirent une sympathie particulière : l'autoproduction (des pratiques alternatives en rupture avec le capitalisme, qui, précise Gorz viennent particulièrement du « Sud de la planète », surtout des favelas brésiliennes) et le revenu universel. Je n'entre pas dans les détail (eux le font, et comment), mais je souligne le fait que l'instauration de cette subvention comme un droit pour tous, depuis la naissance jusqu'au décès, implique rien moins que d'interroger les principes eux-mêmes du capitalisme et se heurte, évidemment, à un « blocus culturel et intellectuel ». Bien sûr de la part de la droite, nouvelle ou vieille, mais pas seulement : un des parrains de la décroissance, Serge Latouche, propose « de décoloniser à gauche l'imagination progressiste. » Tâche ardue. (retour à la scène politique argentine)