La défaite du Socialisme est avérée

Mais, plus fondamentalement, l’échec du printemps 2007 s’inscrit dans une perspective historique de fond : celle de la défaite du Socialisme. Pour comprendre ce qui s’est joué, il faut en revenir aux origines géographique et historique du Socialisme. Celui-ci est né à l’ouest du continent européen au 19e siècle. Il est le résultat du développement industriel en Allemagne, en France, en Angleterre et de la montée en puissance d’une classe nouvelle, le prolétariat, à laquelle quelques intellectuels (Marx, Engels…) vont donner un rôle quasi messianique. Reprenant à son compte les idéaux humanistes des Révolutions bourgeoises, le Socialisme va tendre à l’Universalisme. Il nous faut bien admettre aujourd’hui qu’il n’était pourtant qu’une idéologie profondément européenne qui n’a jamais vraiment réussi à prendre pied en Amérique du nord et qui, sur les autres continents, a été interprétée selon les codes culturels et politiques des pays où elle s’est implantée. Par ailleurs, dès le début du 20e siècle, mais surtout dans sa deuxième moitié, le Socialisme a été «concurrencé » par une autre idéologie (non explicitée) produite directement par le Capitalisme : celle de la société de consommation (étudiée par Baudrillard) et du spectacle (analysée par Debord). C’est le mode de vie que le Capitalisme semblait offrir réellement aux populations des pays développés qui a été préféré par les populations des pays pauvres plutôt que la promesse d’un mode de vie hypothétique que laissait espérer le Socialisme et que les pays dits du Socialisme « réel » se sont évertués à démentir. Quant aux populations pauvres des pays riches, elles aussi aspirent à changer de place dans la société mais pas à changer de société. Comment expliquer différemment ce qui se passe en Chine, par exemple, ou encore les difficultés des partis socialistes en Europe ?

Il nous faut donc admettre cette première vérité si difficile à regarder en face : le Socialisme, sous toutes ses formes, a été historiquement vaincu. Même la social-démocratie, ultime avatar du Socialisme, est caduque. Elle reposait sur un compromis historique intervenu à l’issue de la deuxième Guerre Mondiale entre le Capital et le Travail (pour reprendre la terminologie socialiste de l’époque) rendu nécessaire par l’existence, à l’est de l’Europe, d’une puissance dite du Socialisme « réel ». La social-démocratie a donc été, sans doute malgré elle, le moyen politique de construire une vitrine sociale du Capitalisme destinée à détourner les populations salariées d’Europe occidentale de la voie du Socialisme « réel » dont les partis communistes étaient alors les avant-gardes. La social-démocratie a donc été avant tout une « arme » contre le Socialisme « réel », un moyen de s’en prémunir. La disparition de l’Union Soviétique l’a privée de sa véritable raison d’être. Si on ajoute à cela que la mondialisation du Capitalisme rend très difficilement tenable le compromis historique entre Capital et Travail du fait de la concurrence des pays émergents (souvent revenus du Socialisme réel), on se demande s’il existe encore un espace pour la social-démocratie ?

L’idéal socialiste est donc à reconstruire sur des bases nouvelles

Est-ce à dire que les idéaux dont le Socialisme était pendant un temps le dépositaire sont morts avec lui ? Certainement pas ! L’aspiration à la justice sociale, à l’égalité, à la désaliénation reste chevillée à l’âme humaine, même si elle semble aujourd’hui connaître une éclipse. Cette aspiration n’est d’ailleurs pas apparue avec le Socialisme ; elle existait déjà dans l’Humanisme des Lumières, et même dans le Christianisme. Elle parcourt l’Histoire des hommes de la Grèce antique à la Renaissance italienne et française, de la Révolution américaine à la Révolution russe en passant bien évidemment par la Révolution française. Mais à chaque fois elle s’est perdue dans les méandres des compromis nécessaires et elle a fini par se soumettre, momentanément, aux exigences de la « real politik ». C’est que cette aspiration ne peut se suffire à elle-même pour exister et se concrétiser. Elle a toujours besoin d’un socle sur lequel elle repose : Dieu dans le Christianisme, la Nature dans l’Humanisme, le mouvement historique dans le Socialisme. C’est tout le sens de l’œuvre de Marx et d’Engels que d’avoir donné à cette aspiration un contenu historique et prétendument scientifique. Pour eux, le Socialisme puis le Communisme sont « le mouvement réel qui abolit l’état actuel… » (cf. L’idéologie allemande) et il est le produit de la lutte des classes. Il devait aboutir nécessairement à la réalisation de cette aspiration humaine à la justice sociale, à l’égalité.

Et c’est là la deuxième réalité qu’il nous faut oser regarder en face : ce mouvement de l’Histoire n’existe pas. L’Histoire est aléatoire et son évolution peut très bien aller à l’envers de cette aspiration. Le Socialisme était donc une idéologie, un système, une doctrine… mais certainement pas un mouvement historique inéluctable porté par une classe chargée d’émanciper tout le genre humain ; et cette idéologie, ce système, cette doctrine ne reposent plus sur rien. Il faut donc commencer par rechercher quel peut bien être le nouveau socle, pour le 21e siècle, de cette aspiration humaine toujours renouvelée dans sa forme mais permanente dans son obstination à vouloir contrarier les forces de la domination, de l’aliénation et de l’exploitation de l’homme par l’homme.

S’il n’existe pas de mouvement « naturel » de l’Histoire en faveur d’une évolution socialiste des sociétés développées, il existe en revanche une responsabilité des sociétés les plus avancées à l’égard du patrimoine commun de toute l’Humanité : la Terre. Et les activités humaines, particulièrement les activités industrielles, sont en train d’altérer, peut-être de façon irréversible, ce patrimoine commun sans lequel plus aucune aspiration à quelque but supérieur que ce soit ne sera possible. Dès lors, le seul fondement possible de toute action politique visant à l’émancipation humaine de toutes les forces d’oppression, d’exploitation et d’aliénation ne peut être que la préservation de notre seule vraie richesse : la nature.

Les questions cruciales posées par les crises énergétique, environnementale et climatique, qui en fait n’en font qu’une, sont dans toutes les têtes. Mais personne ne semble avoir trouvé la manière adéquate de les aborder et surtout aucune solution à la hauteur des enjeux n’apparaît à la portée de nos sociétés paradoxalement conscientes de la gravité de la question mais incapables d’y répondre efficacement. La situation environnementale, encore plus grave que les médias veulent bien le dire, impose des choix de société fondamentaux qui sont tout à la fois le plus important enjeu politique du siècle qui vient et le cadre contraignant du nouveau projet de société à inventer. C’est notre contrat social lui-même qui doit être repensé.

Et le contrat social est à refonder une fois encore

A intervalles réguliers, la société française a d’ailleurs été obligée de refonder son contrat social. Ce fut le cas en 1936, lorsque le développement des forces productives fut suffisamment avancé pour permettre de réorganiser le mode de vie des ouvriers, leur permettant enfin de disposer d’un peu de temps pour autre chose que le travail. Ce mouvement historique n'a cessé de se poursuivre depuis, autorisant une diminution progressive mais constante du temps de travail, celle-ci induisant une amélioration du mode de vie. Les grandes étapes de cette évolution, après 1936, ont été franchies au prix de luttes sociales et politiques en 1946, 1968, 1981. La réforme des 35 heures, entre 1997 et 2002, s'inscrit dans cette même continuité. Lorsque l'on travaillait, en une vie, 120 000 heures en 1936, on en travaille encore 67 000 aujourd'hui.

Pourtant ce formidable progrès humain, qui en libérant le temps aurait dû aussi permettre la libération de l’esprit, n'a pas été exploitée dans toutes ses dimensions possibles. Il a essentiellement permis la mise en place d'une société de consommation, de loisir, du spectacle. Il n’a cependant pas permis de rompre avec le productivisme, dont le consumérisme n'est que l'autre face. La crise économique, sociale, mais aussi morale, que traverse notre société peut aussi être comprise comme la conséquence de notre incapacité collective à faire évoluer notre contrat social dans le sens d’un progrès humain véritable.

Augmenter notre capacité de production, tout en diminuant la durée du temps de travail nécessaire à cette production, ne doit pas avoir obligatoirement pour corollaire la recherche sans fin d'une augmentation de notre consommation de biens et services marchands. Une autre perspective est possible : l'éducation, la santé, la culture – si elles étaient conçues comme des valeurs non marchandes – pourraient devenir l'armature d'un nouveau modèle social, lequel imposerait au mode de production capitaliste une réorganisation spatiale et temporelle de notre société.

Il revient à la classe moyenne, majoritaire en nombre et dont le poids et le rôle économique sont déterminants, de s'approprier ce projet historique de nature à réduire la fracture qui existe dans notre société entre cette classe et les catégories sociales en difficulté. Il ne s'agit plus de trouver un simple compromis, mais véritablement de résoudre la contradiction.

Refonder notre contrat social pour réorganiser notre mode de vie, telle peut être la mission historique de la classe moyenne des pays développés. A défaut, privée d’un projet de nature à la structurer socialement et politiquement, c'est-à-dire susceptible de la doter d’une conscience, elle se délitera comme l’ancienne classe ouvrière dont elle est issue.

Un tel projet de société, dépassant ce qu’était le Socialisme, doit non seulement accompagner mais surtout anticiper les évolutions en cours. La crise énergétique qui s’annonce (dans moins d'un demi-siècle, les ressources en énergies fossiles seront épuisées, mettant un terme à une économie largement basée sur leur exploitation et leur consommation), les bouleversements climatiques en rapport avec le réchauffement provoqué par la combustion des énergies fossiles, tout cela nous oblige à réinventer un mode de vie différent, plus économe des richesses de la Terre mais aussi plus riches des potentialités du développement humain.

Le nécessaire rééquilibrage dans la répartition de la richesse créée, entre le travail et le capital, ne doit pas – pour les classes moyennes – avoir pour effet mécanique une augmentation quantitative de la consommation de biens et services marchands, mais plutôt une amélioration qualitative du mode de vie. C'est dire qu'il va nous falloir entrer dans un combat frontal avec le productivisme consumériste. L'idéologie de la consommation, portée à son paroxysme par l'appareil spectaculaire d'influence dont la publicité est la forme la plus aboutie, doit être combattue sans faiblesse. L'idolâtrie de la marchandise, la hiérarchie des valeurs marchandes et l'ensemble des représentations sociales portées par une « culture » purement audio-visuelle, doivent être conçues comme nos véritables adversaires idéologiques.

De multiples aspirations à vivre autrement existent et grandissent dans notre société et se manifestent à diverses occasions et notamment chaque fois que l’enjeu est clairement défini par le débat. Elles sont le ferment à partir duquel quelque chose de neuf peut naître.

Si les socialistes sont capables de s’engager dans une telle voie, alors ils résoudront à la fois leur propre crise et celle de notre monde. Car, comme le disait Antonio Gramsci, « la crise consiste justement dans le fait que le vieux meurt et que le neuf ne peut pas naître ».

Bertrand Mertz,
Membre du Conseil national du PS
Vice-président du Conseil régional de Lorraine
Conseiller municipal de Thionville.
Blog : http://bertrand-mertz.parti-socialiste.fr/